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Le Syndrome de Chronos - Du mal travailler au mal vivre

"Le Syndrome de Chronos, du mal travailler au mal vivre"

par Denis Ettighoffer et Gérard Blanc

Editions Dunod, Collection Eurotechnopolis, 1998
Prix Rotary du Livre d'Entreprise
 
Les NTIC, tout en atténuant les frontières entre temps de travail et temps libre, conduisent nos contemporains à "zapper" en permanence entre une multitude de sujets et de médias de communication.
Les auteurs Denis Ettighoffer et Gérard Blanc analysent de façon précise les déséquilibres engendrés par les nouvelles technologies de l'information et la communication (NTIC) : zapping mental, destructuration des espaces de travail, pression du temps réel, sollicitations permanentes, confusion entre temps privé et temps professionnel, etc... Ces phénomènes amplifient les perturbations du monde du travail, déjà désemparé par la pression productiviste et les restructurations permanentes.
Les nouveaux temps modernes sont à l'origine d'une médicalisation croissante de la vie active, conséquence du stress et des «télénévroses». Un mal travailler et un mal vivre qui coutent très cher à la collectivité et aux entreprises. Le "Syndrome de Chronos" répond concrètement aux enjeux que posent les centaines de milliards de francs perdus en coût de santé et en manque à gagner par les entreprises pour cause de stress ainsi qu'aux interrogations suscitées par le financement de la réduction du temps de travail.
Le « Syndrome de Chronos », écrit au moment de l'histoire où nombreux étaient ceux qui s'interrogeaient sur le bien fondé de la réduction du temps de travail, nous embarque dans une réflexion originale qui pourrait mettre d'accord les irréductibles de tous bords.
En proposant une vision contemporaine du travail soumis aux dures mutations technologiques du siècle à venir, Denis Ettighoffer et Gérard Blanc proposent une analyse qui remet en cause l'approche ouvriériste du temps de travail, un temps qui selon eux, n'a pas de prix... comme la vie.
Il est mis à votre disposition et vous pouvez le recevoir par mail pour en savoir plus.



Table des matières
1. Une écologie du temps
Les enfants de Chronos
L'organisation du temps est un compromis entre acteurs socio-économiques
2. Les nouveaux temps modernes
Temps réel : l'état d'urgence permanent
Cadres : une conception fallacieuse du temps
Les infotechnos, mouchardes des temps modernes
3. Post-salariat : un monde du travail sur la défensive
Une profonde crise de confiance entre acteurs socio-économiques
La productivité, langue Esope des entreprises
Desserrement des liens : l'infidélité a un coût
Postsalariat : une certaine conception du travail et du gouvernement d'entreprise remise en question
4. La virtualisation boulerverse le monde du travail
La virtualisation des organisations
La génération des commutants
La révolution de la communication personnelle
Effets induits et nouveaux risques des artefacts
5. Névroses en ligne
Un monde sans repères
Interactions homme/ordinateur : dominé ou dominant ?
Les infotechnos jouent-elles le rôle d'une drogue ?
6. Stress : télétravail sous influence
Le tress de la prise de décision est général
Les métiers à risques
Mettre les NTIC au service de l'homme
Les infotechnos pour diminuer le stress
Préparer les nouvelles générations au cyberespace
7. Du mal travailler au mal vivre
Stress : un outil incontestable de management
Un problème d'écologie du temps et de santé publique
L'excès de travail est mauvais pour la santé... et pour l'économie
La médecine du travail doit s'adapter aux temps modernes
8. L'entreprise face au syndrome de Chronos
Les charges nerveuse et mentale commencent à être prises en considération
Prévenir les pratiques chronophages
Le mieux-disant social, atout clé du succès
La conquête du nouvel espace temps
Pour un nouveau contrat de vie : le temps protégé
9. Le temps n'a pas de prix
Rénover l'approche économique de la valeur travail
Préserver la cohésion sociale : pour une nouvelle norme du "travail à temps réduit"
Aucune entreprise n'échappera à une nouvelle économie du temps

Présentation du "Syndrome de Chronos" par Denis Ettighoffer et Gérard Blanc

Tout a commencé par une série d'observations sur l'émergence d'un phénomène de "commutation" qui accompagnait la croissance de la consommation des télécommunications et qui était caractérisé par une augmentation de la fragmentation des actes professionnels les plus divers. Un "travail en miettes" accentué par la pression des sollicitations entrantes et sortantes des organisations et la multiplication des relations interindividuelles. Marc Guillaume parle de "société commutative" dans son intervention sur "La France en Prospectives", pour illustrer cette dyschronie temporelle des rythmes modernes. Avec la multiplication des outils de télécommunications, la grande majorité des gens est confrontée à un phénomène de "zapping", de "commutation", consistant à passer d'un sujet à un autre, d'un interlocuteur à un autre, d'un problème à un autre, dans les activités professionnelles et privées.

Chaque fois que nous parlions de ce drôle de projet d'étude nous avions le sentiment que nous touchions à quelque chose d'important sans trop savoir lui donner une cohérence et une signification indiscutable. Encore très perplexes sur la portée et l'intérêt réel du problème, et à mille lieux d'imaginer sur quoi nous allions déboucher, nous nous sommes lancés en 1995 dans l'étude des perturbations engendrées par l'utilisation régulière des technologies de l'information et de la communication sur l'organisation du travail et sur la santé, avec le concours de l'Institut de Gestion Sociale et de l'EDF.

Nous avons procédé en deux temps. Une étude documentaire puis, en 1996, des enquêtes et des entretiens avec des dizaines de responsables d'entreprises, des spécialistes de la médecine du travail ainsi que des psychologues. Nous avons complété notre enquête par une utilisation intensive des sites spécialisés accessibles par Internet. Petit à petit, au cours de notre démarche, nous prenions conscience que, si nous ne faisions pas un livre sur le temps de travail - ce qui n'était pas l'objectif nous étions en train de conduire une étude sur la façon dont les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC) modifiaient la consommation du temps, sphère professionnelle et privée confondues. La fragmentation et la désynchronisation croissante des temps et des rythmes de travail touchaient une majorité d'actifs, cols blancs, cadres et employés. Par ailleurs, la vie professionnelle est consacrée pour une grande part au traitement et à l'exploitation d'informations et les interactions avec autrui passent de plus en plus par l'intermédiaire de réseaux de télécommunications, au point de se substituer progressivement au face à face. Bref les infotechnos deviennent le médiateur incontournable des activités les plus diverses.

Les entretiens que nous avons eus avec de nombreux spécialistes et responsables d'entreprises l'ont confirmé : les machines à communiquer et à s'informer étaient devenues un formidable amplificateur de ce phénomène de "zapping". Les raisons en sont assez simples. D'abord la virtualisation des organisations accentue l'utilisation des réseaux de travail coopératif à distance en déstructurant les espaces de travail traditionnels. Les organisations ou entreprises virtuelles font appel à des formes de collaboration et de coproduction en achetant à la demande les compétences plutôt que d'embaucher. Les travailleurs immergés dans les réseaux électroniques doivent pour leur part faire face à un véritable déluge d'informations électroniques alors que s'exercent simultanément sur eux la pression du temps réel et la demande de réactivité instantanée: l'écran qui clignote, la sonnerie qui dérange, réclament une réaction immédiate.

Les NTIC donnent le don d'ubiquité et font éclater toutes les frontières des temps et des espaces autrefois cloisonnés, publics et surtout privés. Enfin, elles exercent un rôle de surveillance électronique qui asservit les individus. Au final, les nouveaux temps modernes soumettent une part croissante d'actifs à une pression nerveuse et mentale qui affecte leur santé. Le tout aboutissant à un temps présent sur-encombré, payé au prix d'une dégradation continue de la qualité de vie au travail, puis de la qualité de la vie tout court. Situation qui se répercute sur les dépenses de santé.

Si "Le Syndrome de Chronos" n'est pas un livre sur le temps de travail, c'est un livre sur les mauvaises façons dont nous le consommons et qui se consacre aux déséquilibres spécifiques engendrés par les NTIC. Partant de l'impact des techniques sur l'organisation du travail, nous sommes arrivés à en mesurer les conséquences économiques dans le domaine de la santé et par contre-coup à mettre en évidence l'absurdité de raisonner uniquement sur la durée du temps de travail. Avec les Nouveaux Temps Modernes, l'intensité du travail et le stress qu'il peut engendrer dans certains cas deviennent un problème plus important que la durée du travail. L'aménagement du temps concerne autant le temps de travail que le temps hors travail. Les différents temps, soumis à des contraintes biologiques, culturelles, techno-économiques et institutionnelles, interfèrent les uns avec les autres de manière dynamique. Une politique guidée par la volonté de donner à chacun la maîtrise de son temps doit donc s'élaborer par rapport à l'ensemble de la vie. Conscients de tout cela, nous souhaitions parler d'aménagement du temps de vivre plutôt que seulement d'aménagement du temps de travail. Il nous fallait accepter l'idée qu'existe une écologie du temps. Temps qui, s'il est mal consommé, mal utilisé, conduit à des dérives dangereuses pour la santé et l'économie d'une nation. Les troubles dus au stress puis les télénévroses, en grande partie imputables à l'impact des infotechnos sur le monde du travail, coûte à la France, selon notre estimation, quelque huit cent milliards de francs par an.

Les réseaux d'ordinateurs ne se contentent pas de soulager notre travail. Sous la pression économique, au contraire, ils imposent leurs rythmes et des transformations organisationnelles qui déstabilisent les modèles traditionnels du travail. Le temps des machines entre en compétition avec le temps des hommes, c'est le "syndrome de Chronos".

Lorsque nous nous sommes demandé quel rôle jouaient les NTIC dans ces changements relatifs à la perception du temps et de l'intensité du travail, nous pensions que les spécialistes connaissaient déjà bien l'influence des NTIC sur les organisations économiques et sociales. En fait, un pan majeur de l'analyse de leurs effets sur les comportements de "l'homme-terminal" au travail avait été laissé en friche. Quelques recherches médicales ont mis en évidence des problèmes dus à un usage intensif des équipements : fatigue visuelle, exposition au rayonnement, ergonomie discutable du poste de travail... Mais la plupart des questions qui nous semblaient d'importance pour tous les acteurs soucieux de réglementer l'utilisation des NTIC, par exemple l'influence exercée par la fatigue cérébrale sur l'organisation ou le rôle nouveau de la médecine du travail à l'ère des autoroutes de l'information, n'avaient pas été abordées.

Après quelques mois d'enquête nous pouvions déjà conclure que la généralisation des NTIC avait surtout amplifié des travers existant déjà auparavant. Nous découvrions progressivement les dégâts causés par une mauvaise organisation du cadre de travail moderne et les coûts que cela impliquait à la fois pour les entreprises et pour la nation. Nous n'imaginions pas aborder un problème de santé publique de première importance. Partant d'un état de l'impact des techniques sur l'organisation du travail nous en sommes arrivés à en mesurer les conséquences économiques sur la santé et par contrecoup à mettre en évidence l'absurdité de certaines divergences sur la durée du temps de travail.

Le "Syndrome de Chronos" propose dans ses conclusions une transformation de l'approche du temps de travail et du repos. Il préconise de réduire la durée moyenne du travail à quatre jours à condition d'allonger la durée de la vie active et de rénover la politique des revenus qui ne peuvent plus être uniquement calculés proportionnellement au temps passé au travail. Les modèles d'organisation des temps de travail et des rythmes de travail et de repos sont obsolètes, ils ne sont plus adaptés "au vivre et travailler vite, voire intensément". Le travail moderne, contrairement à ce que dit la chanson, ça n'est pas la santé. Nous sommes malades du temps. Des entreprises en ont bien compris les dangers. Certaines mettent en place une véritable politique anti-stress qui en fait des entreprises où il fait bon travailler. Un critère du mieux disant social encore méconnu.

L'originalité de l'approche du "Syndrome de Chronos" est de démontrer comment, avec l'irruption des NTIC dans notre société, s'impose une véritable écologie du temps en répondant aux deux questions suivantes : et si l'homme modifiait ses rapports au temps d'abord parce que c'est bon pour sa santé ?! Doit-on continuer à parler d'aménagement du temps de travail ou plutôt d'aménagement du temps de vivre !?

Afin d'y répondre correctement nous avons distribué notre démarche en neuf grands chapitres. Le premier chapitre examine comment notre société, qui a toujours adoré la vitesse, est le résultat de compromis successifs pour réorganiser son temps face aux progrès techniques. Puis nous mettons en évidence les déséquilibres d'un type nouveau causés par l'impact des infotechnos sur la chronobiologie de l'individu et le fonctionnement des organisations.

Le progrès nous presse, nous oppresse et le stress croît dans l'ensemble du monde du travail déjà durement affecté par les gains de productivité issus des infotechnos. Le chapitre II, aborde et décrit les Nouveaux Temps Modernes. L'informatique a brutalement accéléré et désynchronisé les rythmes qui, de l'artisanat à la révolution industrielle, conditionnaient nos comportements collectifs et fondaient notre culture. L'ordinateur met en évidence un conflit entre deux univers temporels qui ont bien du mal à cohabiter : celui du temps séculaire, des biorythmes et celui de la culture informatique. Cette opposition crée une nouvelle source de fatigue nerveuse, de tension mentale pouvant aboutir à une fatigue chronique, voire une dépression nerveuse. Le progrès bienfaisant des machines qui soulageaient les corps a fait place aux machines qui "ordonnent". Les ordinateurs imposent désormais le temps réel, ils poussent leurs utilisateurs à s'aligner sur leur temps de réaction.

Le malaise du monde du travail, un peu partout en Europe, fait l'objet du chapitre III. Les salariés, notamment les salariés français, se montrent profondément désillusionnés à l'égard de la situation économique générale et des dirigeants des entreprises. Il faut chercher les raisons de ce sentiment de précarité et de défiance dans une profonde crise de confiance entre les acteurs socio-économiques soumis à une pression productiviste et dans le passage d'une logique d'emploi à une logique d'achat de compétences qui remet en cause les relations contractuelles avec les entreprises, constituant de nouvelles précarités, alors qu'émerge le post-salariat.

Le chapitre IV montre comment le fonctionnement des organisations modernes implique une vie consacrée à la manipulation croissante de l'information par l'intermédiaire des NTIC. Travail et valeur ajoutée s'installent dans les réseaux électroniques et s'échangent dans l'ensemble des sociétés. Avec le développement des outils de communication personnelle, les "commutants" équipent leur domicile, se branchent sur le cyberespace et entament une "télévie" en même temps que se développent les pratiques du télétravail. La virtualisation déstructure les espaces et les temps de travail traditionnels et modifie l'intensité des liens entre les acteurs. Cette généralisation des NTIC modifie les modes de communication et constitue des artefacts à l'origine de risques nouveaux, trop souvent méconnus.

Ces derniers sont examinés en détail dans le chapitre V "Névroses en lignes". L'étude des effets psychiques des NTIC sur les individus commence à peine. Pourtant d'ici à quelques années des centaines de millions de gens, des actifs, utiliseront des services et des réseaux en lignes. L'exploration des interactions entre l'homme et l'ordinateur conduit à s'interroger sur l'éventualité d'un mode dominé/dominant dans leurs relations. Les risques de dérives intellectuelles issues de l'usage plus ou moins intensif des NTIC ont été dénoncés par divers auteurs. Superficialité, dispersion, perte de la capacité de réflexion, perte du sens des limites, confusion entre le réel et le virtuel, déstructuration de la pensée, déshumanisation des comportements, etc. se traduisent par des difficultés à se concentrer, de l'instabilité et surtout une perte d'efficacité. L'observation de dépendances ou de simples monomanies incite à se poser la question : les NTIC jouent-elles le rôle d'une drogue ? Sans doute pas, sauf pour quelques pauvres diables qui y trouvent un espace pour se défouler. Plus sérieusement, nous verrons que dans ces espaces virtuels, l'altération des sens, du sens des réalités, n'est pas un fantasme et que l'accident majeur, l'homme "stochastique" a sans doute déjà eu lieu.

Le chapitre VI expose les transformations majeures des modes de travail contemporain. On est souvent seul devant sa machine, on télétravaille de plus en plus. Le travail devient davantage cérébral. Il fait de plus en plus appel à la matière grise, à la capacité créatrice et à la vitalité de l'individu. Les infotechnos contribuent à l'augmentation du stress. "Le télétravail est sous l'influence" des machines, notamment dans certains métiers plus exposés que d'autres. Aussi verrons-nous, a contrario, comment utiliser les NTIC pour diminuer les risques de télénévroses et le stress. Il s'agit de pouvoir être joint sans être dérangé, de savoir utiliser le courrier électronique, de maîtriser les réunions virtuelles, ne jamais laisser l'utilisateur se sentir seul devant la machine, gérer les pannes et les traiter avec profit, protéger la personne privée de risques informatiques d'un nouveau genre.

Le chapitre VII développe l'idée que les effets négatifs des NTIC, annihilent les cloisons qui protégeaient les temps et les espaces spécialisés entre travail et vie privée et risquent d'altérer la santé et l'équilibre de millions de gens. "Du mal travailler au mal vivre" décrit les pathologies associées au syndrome de Chronos, les maladies opportunes, qui en font un problème de santé publique. La contrainte et les harcèlements d'un type nouveau que peut exercer le management sur les individus peuvent être extrêmement dangereux. L'excès de travail, mais surtout la mauvaise consommation du temps, se révèle mauvais pour la santé et pour l'économie, à l'échelle de l'entreprise et de la nation. Nous assistons à une médicalisation de la vie active comme le montre l'augmentation de la consommation de psychotropes mais aussi des vitamines et autres dopants. Les maladies professionnelles deviennent psychopathologiques, la médecine du travail doit s'adapter aux temps modernes et les entreprises appeler les psychologues à la rescousse.

Le chapitre VIII, "Les entreprises face au syndrome de chronos" montre comment les entreprises prennent en considération la charge nerveuse et mentale de leurs employés. Il montre surtout que les entreprises ne pourront pas échapper à une nouvelle organisation du temps. Il développe les nouvelles conditions de succès que les entreprises devraient instaurer en leur sein, en particulier la prise en considération de la charge mentale et des talents émotionnels de leurs salariés. La redéfinition de la nature du succès pour les cadres, l'aménagement du temps de travail en tenant compte des rythmes et de la charge de travail et la prévention des pratiques chronophages devraient nous aider à faire face au syndrome de Chronos. Il s'agit d'abord de fixer la place qu'occupe l'entreprise dans la vie et de retrouver une satisfaction au travail. Ensuite, d'organiser une nouvelle conquête de son espace de travail, en particulier chez soi et de retrouver un autre équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Le dernier chapitre tire les conclusions de cette étude pour les entreprises et les pouvoirs publics. On peut continuer à créer de la richesse en continuant à réduire la masse salariale. Les salariés doivent accepter de devenir des capitalistes intéressés aux résultats de leurs entreprises. Il faut prendre en compte la nécessité d'une écologie du temps. L'entreprise, contrairement à ce que l'on affirme trop vite, n'est pas soucieuse de vitesse, mais d'efficacité. Tout le monde doit y apprendre à gérer son temps. Les gens efficaces ne sont pas pressés, ils ont une minute à eux. Il s'agit moins de diminuer le temps de travail que de l'adapter à la tension nerveuse engendrée par les formes modernes d'organisation du travail. La réduction de l'intensité du travail doit s'accompagner d'un allongement de la vie active. L'objectif du temps réduit doit passer par des incitations et des rééquilibrages macro et micro-économiques fiscaux et une politique des revenus modernisée plutôt que par des réglementations. La diminution du salaire liée à une baisse du temps de travail doit être compensée par un accroissement de l'intéressement aux résultats de l'entreprise. Nous préconisons la création d'un "capital temps" pour l'ensemble des actifs. Une valeur monnayable contre la possibilité de cumuler un temps qui permettra de partir plus tôt à la retraite ou, différemment, de profiter de périodes sabbatiques pour diversifier nos centres d'intérêt, cultiver notre jardin secret, envisager de s'engager dans un aventure quelconque sans se sentir si fragile que nous ne savons plus entreprendre. Nous proposons, pour accompagner le fonctionnement du crédit temps, la mise en place d'un organisme spécialisé interentreprises : une Banque du Temps.

Toutes les discussions contemporaines sur la réduction du temps de travail, les modalités de sa mise en place éventuelle (dispositions légales ou négociations collectives), mais aussi la variété des situations en matière d'horaires et d'organisation du travail selon les secteurs, les entreprises, voire les individus, venaient en toile de fond de nos réflexions. Certes, il faut tenir compte des conflits d'intérêts entre les temps collectifs et les temps individuels, entre les impératifs économiques des entreprises et ceux des familles, mais en concluant à la diminution annuelle et homogène du temps de travail nous plaidons surtout contre trop d'éparpillement des temps afin de préserver une cohésion sociale et une qualité de vie qui vient à nous faire défaut.

Dans la mythologie grecque, Chronos obtint le privilège de la royauté sur les immortels mais il craignait qu'un de ses descendants ne s'empara de son pouvoir ; aussi dévorait-il les enfants qu'il avait de son épouse Rhéa. Du moins le crut-il, car Rhéa accoucha un jour de Zeus et le cacha en lui substituant par une pierre soigneusement emmaillotée que son ogre d'époux engloutit sans prendre garde à la supercherie. Allégorie du temps croyant dévorer le fruit de ses amours, nous sommes les enfants de Chronos leurrés à leur tour.

L'idée de la régulation du temps, notamment de celui affecté au travail, est un marché de dupes. Il y a longtemps que la dérégulation du temps de travail a eu lieu. Ceux qui travaillent dans le cadre d'un horaire normal sont une minorité, de même que ceux qui pourront demain prétendre avoir un emploi à durée indéterminée. Nous sommes de plus en plus nombreux à devoir subir un état de stress et de fatigue nerveuse tels, qu'ils dégradent toute capacité non seulement à travailler mais aussi à vivre normalement. En d'autres termes la qualité de la vie ne se résume pas uniquement au confort matériel. Avec la mise sous tension croissante des organisations et le risque majeur de médicalisation de la vie active le confort psychologique deviendra une aspiration normale des nouvelles générations. Dans la perspective du siècle à venir, en s'affranchissant du contexte ouvriériste des années passées, les partenaires sociaux vont devoir entreprendre un dialogue qui s'appuie sur une consommation qualitative du temps de vie et de travail tout en rénovant fondamentalement l'approche des revenus du travail. Pour les travailleurs du futur, un Zeus économique est en train de naître qui terrassera Chronos.

Notes :
- "La France en Prospectives", Robert Fraisse et Jean-Baptiste de Foucault, Editions Odile Jacob, octobre 1996
- Infotechnos : terme utilisé dans ce livre pour Technologies de l'Information et de la Communication
- Artefact  : structure ou phénomène artificiel provoqué par l'homme.